Jordanie
MASEJ – 2016

©MASEJ

Présentation des campagnes
(par année)


Direction

Wael Abu-Azizeh (CNRS, Archéorient – UMR 5133)

Mohammad Tarawneh (Al-Hussein Bin Talal University)

Participation d’Éveha

Fouilles archéologiques

La première campagne de terrain du quadriennal de la MASEJ (la cinquième depuis la création de la mission en 2012) a porté en 2016 sur la zone d’étude orientale du programme de recherche. Elle a concerné le secteur des Jibal al-Khashabiyeh, où l’exploration préliminaire au cours des campagnes 2013 et 2015 a permis d’identifier le premier ensemble de Desert kites dans les marges désertiques du sud-est jordanien. Ces structures sont certainement parmi les installations les plus spectaculaires des marges désertiques du Proche-Orient. Constituées de deux longs murets de pierres (parfois longs de plusieurs kilomètres) convergeant vers un enclos ponctué de structures circulaires, leur interprétation a fait débat avant d’aboutir à un consensus général privilégiant l’hypothèse de structures en lien avec la chasse d’animaux sauvages, vraisemblablement de gazelles, tandis que leur datation reste en revanche encore très incertaine.

Ces résultats préliminaires ont motivé la mise en œuvre d’une campagne de fouille, menée en mai-juin 2015, afin d’éclaircir les questions cruciales liées à la fonction et la datation de ces installations. Les différents sondages réalisés, complétés par de nouvelles fouilles au cours de la campagne 2016, ont fourni des éléments tangibles corroborant l’hypothèse d’une fonction cynégétique, très vraisemblablement en lien avec la chasse des gazelles. Quant à la datation, les données collectées et les datations radiocarbone d’échantillons de charbons obtenus lors de la fouille, ont permis de faire remonter l’utilisation de ces structures à la période du PPNB final (Néolithique précéramique B final) aux alentours de 7000 cal BC. Il s’agit en conséquent des structures de kites les plus anciennes connues et datées de manière assurée au Proche-Orient.

Au cours de la campagne 2016, parallèlement aux travaux de compléments de fouilles sur les structures de kites, les recherches se sont focalisées sur un approfondissement de l’étude d’une série d’établissements de campements identifiés à proximité directe des kites. Ces établissements se distinguent par la présence d’une culture matérielle très spécifique, en particulier une industrie lithique exceptionnellement riche, dominée par une production laminaire. Parmi l’outillage diagnostique, les bifaces foliacés et le répertoire de petites pointes de flèches sur support laminaire fournissent des éléments de comparaison avec d’autres techno-complexes des marges désertiques du sud levantin, en particulier avec l’industrie « Tuwailenne » du Néguev et celle du Désert Noir de basalte dans le nord-est de la Jordanie.

Ce groupe d’établissement se révèle appartenir à un facies techno-culturel homogène, qui s’inscrit parfaitement dans le contexte chronologique du PPNB final établi pour l’utilisation des kites. Si initialement, c’est la situation de ces établissements à proximité directe des kites qui permettait de suggérer une possible corrélation chronologique et fonctionnelle entre les différentes structures identifiées, cette hypothèse a pu être confirmée en 2015 grâce à la découverte exceptionnelle d’une gravure représentant un kite, sur une large dalle de pierre provenant de l’un de ces établissements. En outre, un sondage très ponctuel effectué en 2015 sur l’un de ces établissements dans le but tester le potentiel stratigraphique avait permis de montrer que des éléments structurels et architecturaux étaient préservés, en association avec les restes de l’activité de taille de silex. Sur le site JKSH F19 en effet, les restes d’installations domestiques délimitées par des murs curvilinéaires et comprenant une organisation interne subdivisée et divers aménagements de foyers ont pu être dégagés. Par ailleurs, malgré la taille réduite du sondage effectué en 2015, des quantités considérables de restes organiques en contexte stratigraphique, comprenant des ossements animaux bien préservés et des charbons, ont pu être collectés lors de la fouille. Les datations radiocarbone effectuées sur des échantillons de charbons obtenus au cours de la fouille ont permis de confirmer l’attribution de cette occupation à un contexte du PPNB final, contemporain de l’utilisation des kites.

Ces résultats ont ouverts des perspectives totalement inédites et particulièrement intéressantes pour la poursuite de la recherche, dans la mesure où de tels campements, et l’habitat de populations associées aux kites n’avait pour l’heure jamais pu être identifié ailleurs au Proche-Orient.

Ces résultats ont donc conduit à entreprendre au cours de la dernière campagne en juillet 2016 une fouille en extension de l’établissement JKSH F19, afin de mieux comprendre l’organisation structurelle et architecturale des restes partiellement dégagés en 2015. Cette fouille a permis de mettre au jour une unité sub-circulaire de 6 m de diamètre en moyenne, délimitée par un mur à double parement soigneusement bâti. La présence de nombreux foyers accompagnés de quantités relativement importante d’ossements animaux (sans doute essentiellement de gazelle mais l’étude archéozoologique sera cruciale sur ce point) brûlés indique le déroulement d’activités domestiques au sein de ce qui doit donc être considéré comme une unité d’habitation.

Si la fouille de cet établissement est achevée, et donnera lieu à de multiples études permettant d’obtenir des informations relatives au contexte de l’occupation, aux modes de subsistances et aux conditions environnementales (archéozoologie, archéobotanique, géoarchéologie) les prospections entreprises dans le secteur d’étude des Jibal al-Khashabiyeh pendant cette campagne ont permis d’identifier un autre site particulièrement intéressant. JKSH P52 a montré la présence d’une industrie lithique similaire à celle de JKSH F19, ainsi que de traces architecturales comparables, directement repérables en surface. Mais c’est surtout l’identification, dans un secteur du site exposé à l’érosion dans le sillon d’une petite ravine, d’un niveau contenant des restes d’ossements animaux en quantité extrêmement importantes qui a attiré notre attention. Trois sondages de dimensions réduites ont été réalisés sur le site JKSH P52. Ils ont permis de confirmer la présence de restes architecturaux étendus mais surtout de montrer l’état de conservation exceptionnel du site. Le niveau stratigraphique visible en surface et coupé par l’érosion s’est avéré particulièrement intéressant : il contient des quantités absolument inhabituelles d’ossements animaux, essentiellement brulés, pris dans une épaisse couche de sédiment cendreux. L’examen rapide de ces ossements au cours de la fouille suggère qu’il s’agit principalement d’ossements de gazelles. De plus, l’assemblage faunique semble très sélectif, montrant une sur-représentativité des extrémités de membres inférieures (phalanges, tallus, extrémités distales d’os long). Cette sélectivité de l’assemblage, et son contexte stratigraphique associé à un niveau de sédiment cendreux, laissent penser qu’il pourrait s’agir ici du produit d’une activité très spécialisé d’exploitation et de transformation des bénéfices de la chasse. L’aspect intensif et quasi « industriel » de cette activité, et les parallèles frappants dans le domaine de la culture matérielle avec les autres campements déjà identifiés et attribués au PPNB final, posent la question d’une possible association avec les structures de kites à proximité. Après avoir identifié pour la première fois l’habitat des populations utilisant les kites, nous pourrions avoir ici une des premières attestations des sites d’exploitation de ces chasses de masse, où les activités de transformation pour la boucherie ont pu être pratiquées. Si les datations radiocarbone d’échantillons obtenus grâce à ces sondages ponctuels permettront de vérifier l’hypothèse d’une contemporanéité, il est d’ores et déjà évident que ce site offre un potentiel inestimable qui nécessite d’être exploité pleinement.