Direction
Vincent Francigny (CNRS, UMR 8167 Orient & Méditerranée)
Participation d’Éveha
Fouilles archéologiques & post-fouille
Localisation
Soudan

La campagne de 2022 s’est déroulée du 4 novembre au 2 décembre sous la direction de Vincent Francigny (CNRS, UMR 8164 – Sorbonne Université). Le travail s’est concentré sur la nécropole 8-B-52-B, sur le secteur nord-ouest de la ville fortifiée et sur la protection et la mise en valeur des sites archéologiques de l’île.
La nécropole méroïtique 8-B-52-B
L’un des objectifs de la mission était de poursuivre la fouille d’une des nécropoles d’époque méroïtique (IIIe siècle av. J.-C. – IIIe siècle ap. J.-C.).
Implantée sur une légère éminence dans le secteur nord de l’île, à quelques centaines de mètres à l’ouest de la ville pharaonique, la nécropole 8-B-52-B a été identifiée en 1996 et a fait l’objet de brèves campagnes de fouille à l’époque. Les investigations y ont repris en 2018, succédant à la fouille complète d’une autre nécropole complémentaire (8-B-5-A) située à 400 mètres au nord-est de 8-B-52-B. Ces deux cimetières pourraient avoir des phases d’occupations simultanées. Ils semblent avoir été occupés pendant plusieurs siècles et les structures funéraires y ont été régulièrement remployées tout au long de l’époque méroïtique, voire à l’époque chrétienne dans le cas de 8-B-5-A. Leur fouille conjointe permettra, à l’issue de l’étude, de déterminer leur chronologie relative. Il s’agit en particulier de comprendre ce qui pourrait justifier l’implantation de deux ensembles funéraires élitaires séparés dans un secteur où les contraintes spatiales sont faibles.
Les sépultures d’adultes sont orientées d’est en ouest. Leurs chambres funéraires prennent la forme de cavités oblongues creusées dans le substrat, en moyenne à plus d’un mètre sous la surface. Elles sont fermées par un mur de briques crues et précédées, à l’est, d’un accès à ciel ouvert formant une pente allant du sol à l’entrée de la cavité. Ces sépultures sont souvent collectives, le mur de fermeture pouvant être démonté et remonté à l’occasion de nouvelles inhumations. Les tombes sont parfois surmontées de pyramides construites, le plus souvent en briques de terre crue. Ces pyramides sont associées à des chapelles funéraires. Les superstructures sont généralement très arasées ou entièrement détruites. Les tombes d’enfants sont le plus souvent de simples fosses aménagées dans le sol, le long des parois des pyramides. Les sépultures méroïtiques ont souvent été pillées durant l’Antiquité, à Saï comme dans le reste du Soudan.
Une des spécificités de ces deux nécropoles est l’excellente conservation des restes humains. Malgré les pillages, les individus complets, parfois momifiés naturellement, sont nombreux. Une étude anthropologique, qui inclut également les restes humains issus des fouilles anciennes, est menée par Tosha Dupras (Université Texas Tech) et Yann Ardagna (Université d’Aix-Marseille – UMR 7268).
Au cours de la saison 2022, plus de 40 sépultures ont été fouillées et documentées sur un secteur de 500 m², s’étendant au nord et au cœur de la nécropole. Plusieurs pyramides et quelques fosses d’extraction de matière première (probablement destinées à la fabrication de briques ou de mortier) ont été identifiées. Les tombes adoptent généralement le même plan, avec chambre funéraire orienté à l’ouest, si ce n’est dans le secteur nord-est, où plusieurs d’entre-elles possèdent deux chambres funéraires : à l’ouest et à l’est, toutes deux desservies par le même puits d’accès. Quelques tombes de dimensions plus modestes adoptent une cavité latérale, au nord ou au sud du puits.
Les tombes implantées au centre du cimetière, sur une légère éminence, présentent des dimensions plus imposantes que celles creusées aux extrémités nord et est de la fouille. L’une de ces grandes tombes a livré, dans son comblement supérieur, une stèle funéraire inscrite en méroïtique cursif. Cette écriture est utilisée entre le IIIe siècle av. J.-C. et le Ve siècle ap. J.-C. Déchiffrée depuis le début du XXe siècle, elle n’est pas totalement traduite à ce jour et représente un corpus d’environ deux mille cinq cent inscriptions.
Un enterrement dans une des tombes voisines a échappé aux pillages et a livré un enterrement complet, avec son mobilier : jarres en céramiques peintes locales, récipients en verre et métal d’importation et pot à khôl cylindrique en bois avec incrustations en ivoire. Ces objets précieux témoignent de la richesse des communautés vivant sur l’île et des échanges à longue distance avec le monde méditerranéen.
Le secteur urbain : installations pharaoniques et médiévales
Une fenêtre de fouille a été ouverte dans le secteur nord-ouest de la ville antique. Cette ville, qui s’étend sur plus de quatre hectares, a fait l’objet de diverses fouilles et sondages ponctuels depuis les années 1950 et est principalement connue pour son occupation d’époque pharaonique. Au cours du Nouvel Empire, Saï est en effet une colonie égyptienne et un centre urbain s’y développe dans la partie nord de l’île. Les récentes campagnes de fouille ont permis d’identifier la large enceinte en briques crues qui délimite la ville au nord. En 2022, un secteur marqué par des réaménagements attribués à l’époque médiévale a été exploré. Les contraintes de temps n’ont pas permis de le fouiller exhaustivement mais les résultats préliminaires suggèrent un quartier artisanal conservant plusieurs structures de combustion. Les premiers éléments de l’étude céramique évoquent la période chrétienne alors que certaines constructions semblent plutôt s’intégrer dans le maillage pharaonique. Ce secteur fera l’objet d’une fouille complète lors de la campagne 2023 qui devrait permettre d’identifier les différentes phases d’occupation ainsi que les fonctions de ces espaces.
Études de mobilier et d’architecture
La mission a accueilli cette saison plusieurs partenaires dont les compétences et axes de recherche viennent compléter ceux de l’équipe.
Dans le cadre de l’ERC Fashioning Sudan. Archaeology of dress along the Middle Nile [https://fashioningsudan.ku.dk/], Elsa Yvanez (Université de Copenhague) a rejoint la mission afin d’étudier des vêtements en cuir et en tissu issus de la fouille des nécropoles méroïtiques retrouvés en place sur les corps naturellement momifiés.
David Gandreau et Nadia Licitra (CRAterre/AE&CC/ENSAG/UGA) ont réalisé une évaluation des processus et circonstances de dégradation des vestiges architecturaux en terre présents sur l’île, ainsi qu’une série de tests de terrain sur des briques en terre crue provenant de différents monuments de l’île. Cette recherche s’inscrit dans le projet ANR Nile’s Earth [ANR-21-CE27-0019-01, https://nilesearth.hypotheses.org/le-projet] porté par l’École nationale supérieure d’architecture de Grenoble, dont l’objectif est de mieux caractériser et préserver le patrimoine en terre de la vallée du Nil ancienne.
Formation
Plusieurs étudiants français (Sorbonne, EPHE, ENS Lyon), dont les sujets de recherche de master ou de doctorat sont directement liés à l’archéologie et l’histoire de l’île de Saï, ont participé à la mission. Ils ont été formés au travail de terrain et ont pu accéder directement au matériel qu’ils étudient, en particulier la céramique et le petit mobilier.
Protection et mise en valeur des sites archéologiques de l’île
Une partie de l’activité a été dévolue à la protection et la mise en valeur des nombreux sites archéologiques de l’île. Les dernières années ont été marquées par une hausse très significative du nombre de pillages, vraisemblablement en lien avec l’activité intensive des chercheurs d’or dans la région. Ces déprédations se concentrent sur les nécropoles de l’île et concernent à la fois des monuments inédits et des structures fouillées anciennement puis rebouchées.
Plusieurs fossés de protection, aménagés récemment, ont été entretenus, afin d’empêcher l’accès aux véhicules motorisés dans des secteurs sensibles. D’importants travaux de nettoyage et de rebouchage – notamment pour des raisons de sécurité, les trous de pillage pouvant être profonds de plusieurs mètres – ont été effectués dans différents secteurs de l’île.
Médiation et diffusion des connaissances
Depuis plusieurs années, des conférences sont organisées dans les villages de l’île pour informer les habitants sur le patrimoine archéologique et les travaux réalisés par la mission. Cette année, plusieurs centaines de livrets éducatifs sur l’archéologie du Soudan, édités dans le cadre du Sudan Archaeological Heritage Protection Project, avec le concours de la Section française des antiquités du Soudan (SFDAS) ont été distribués dans les écoles locales.







